18 Août 2013
En écoutant cet homme, le gardien d’Ahouli, parler de mon père, j’aperçus alors la forge toute flambante … du matin au soir, le charbon incandescent … la flamme activée par le soufflet...
"J’ai aperçu la forge, isolée, toute flambante, plantée de travers à la croix des Quatre-Chemins. La lueur était telle, que la porte charretière, grande ouverte, incendiait le carrefour, et que les peupliers, rangés en face, le long du ruisseau, fumaient comme des torches.
Au loin,
au milieu de la douceur du crépuscule, la cadence des marteaux sonnait à une demi-lieue, semblable au galop de plus en plus rapproché de quelque régiment de fer.
Puis, là, sous la porte béante, dans la clarté, dans le vacarme, dans l’ébranlement de ce tonnerre, je me suis arrêté, heureux, consolé déjà, à voir ce travail, à regarder ces mains d’homme tordre et aplatir les barres rouges.
Il se renversait, prenait un élan, abattait le marteau.
Et cela,
sans un arrêt, avec un balancement souple et continu du corps, avec une poussée implacable des muscles.
Le marteau tournait dans un cercle régulier, emportant des étincelles, laissant derrière lui un éclair.
Je suivais le métal du fourneau sur l’enclume, j’avais de continuelles surprises à le voir se ployer, s’étendre, se rouler, pareil à une cire molle, sous l’effort victorieux de l’ouvrier.
Jamais le Forgeron ne se plaignait. Je l’ai vu, après avoir battu le fer pendant des journées de quatorze heures, rire le soir de son bon rire, en se frottant les bras d’un air satisfait.
Il n’était jamais triste, jamais las. Il aurait soutenu la maison sur son épaule, si la maison avait croulé.
L’hiver, il disait qu’il faisait bon dans sa forge. L’été, il ouvrait la porte toute grande et laissait entrer l’odeur des foins.
Ah ! que je l’ai vu superbe, parfois, le forgeron, pendant les chaudes après-midi !
Il était nu jusqu’à la ceinture, les muscles saillants et tendus, semblable à une de ces grandes figures de Michel-Ange, qui se redressent dans un suprême effort. Je trouvais, à le regarder, la ligne sculpturale moderne, que nos artistes cherchent péniblement dans les chairs mortes de la Grèce. Il m’apparaissait comme le héros grandi du travail, l’enfant infatigable de ce siècle, qui bat sans cesse sur l’enclume l’outil de notre analyse, qui façonne dans le feu et par le fer la société de demain.
Lui, jouait avec ses marteaux. Quand il voulait rire, il prenait « la demoiselle », et, à toute volée, il tapait. Alors il faisait le tonnerre chez lui, dans halètement rose du fourneau.
Je croyais entendre le soupir du peuple à l’ouvrage.
Extrait de "Nouveaux Contes à Ninon" d'Emile Zola
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